Chapitre 3

Harris emmena Keogh au London Hospital pour y faire examiner la main du garçon. C’était l’occasion rêvée pour faire un peu mieux connaissance avec son élève et, n’ayant pas cours l’heure suivante, il en avait profité. Sur le chemin de l’hôpital, le jeune garçon s’était déjà montré plus détendu. Quand ils arrivèrent, on leur dit d’attendre dans la salle des pansements où régnait une grande animation.

— Alors, Keogh, comment cela est-il arrivé ? demanda Harris.

— J’étais en retard, alors j’ai pris le raccourci, par le canal, répliqua Keogh.

— Oui, je connais, dit Harris.

Le gamin leva les sourcils mais poursuivit :

— C’était juste sous le pont, vous savez, là où il y a une vieille baraque d’éclusier. Bon, ben y avait un chat crevé et deux rats qui étaient occupés à le traîner. Bon Dieu, si vous aviez vu ça. M’sieur ! Ils étaient aussi gros que le chat. En tout cas, ils ne le mangeaient pas, c’était comme s’ils avaient voulu le traîner quelque part, vous voyez ? Alors je leur ai balancé une brique. Il s’interrompit, examinant le mouchoir maculé de sang. Au lieu de s’enfuir, les voilà qui se retournent et qui me regardent. J’en avais touché un des deux mais ça avait pas l’air de le déranger. Et alors, y m’ont attaqué, putain...oh, pardon ! Moi, je me suis mis à courir, pas. Mais y en a un qui avait eu le temps de me mordre la main. Je lui ai balancé un coup de pied qui l’a flanqué dans le canal, j’ai sauté par-dessus le mur et j’ai couru. Mais ce qui est marrant c’est qu’en me retournant, j’ai vu l’autre gaspard, assis sur le mur, à me regarder. A croire qu’il m’avait suivi, qu’il était grimpé sur le mur. En tout cas, moi je me suis tiré, et au trot !

Cette histoire de rats aussi gros que des chats fit sourire Harris. Une bagarre avec un chat, voilà ce que ça avait dû être, et l’imagination débordante du gamin avait fait le reste. Mais le mur qui longeait le canal était haut, d’après ses propres souvenirs de gamin et ç’avait dû être une petite affaire, même pour Keogh, de le sauter. Alors un rat ! Il existait bien des espèces arboricoles, capables de grimper, mais un mur de brique de deux mètres de haut. C’était quelque chose.

Il en était là de ses réflexions quand tous les yeux se tournèrent vers une jeune femme, en proie à l’hystérie, que deux ambulanciers aidaient à pénétrer dans la salle, un paquet de linges sanglants entre les bras. Une infirmière se précipita et tenta de lui prendre la petite forme des bras mais elle s’y accrochait sauvagement, le corps tout entier secoué de violents sanglots.

C’est alors que Harris comprit la nature de ce qu’elle portait. C’était un bébé. A en juger par l’aspect de son petit corps ensanglanté, il devait avoir cessé de vivre. Pauvre petit machin, songea Harris. Un médecin s’amena qui entreprit de calmer la pauvre femme en lui parlant doucement, sans faire mine de la soulager de son funèbre fardeau. Il finit par lui passer un bras autour de l’épaule et l’entraîna, aidé de l’infirmière qui s’était placée de l’autre côté.

Toute l’assistance restait sous le coup de ce drame. Il y eut un silence de quelques instants, puis tout le monde se mit à parler à la fois mais à voix très basse. Harris se tourna vers Keogh dont le visage s’était vidé de son sang et dont les genoux tremblaient.

« Pas aussi dur que tu voudrais le faire croire », songea-t-il, mais il ne dit rien.

Il s’écoula encore un bon moment avant qu’on ne les fasse entrer auprès du toubib, qui était très jeune, beaucoup plus jeune que Harris. « Si les docteurs et les flics me semblent des jeunots, c’est que je dois avoir vieilli », songea Harris.

— Bon, voyons ça, dit le médecin en entreprenant de débarrasser la main du garçon de son bandage de fortune. Un vilain bobo. — Il examina la morsure. — Qui est-ce qui t’a fait ça ?

— Un rat, répondit Harris pour Keogh.

— Encore ?

Le médecin se mit à nettoyer la plaie et Keogh ne put réprimer un sursaut.

— Comment, encore ? demanda Harris.

— La jeune femme qu’on a amenée, tout à l’heure, son bébé avait été attaqué par des rats. Salement amoché. — Le médecin répandit une pommade sur la blessure et entreprit de bander la main. — Mort, bien sûr, pas une chance de s’en tirer. La mère est fortement commotionnée, se croit responsable de ce qui est arrivé. Il a fallu l’anesthésier pour pouvoir soigner ses propres blessures.

Pendant quelques instants, Harris eut du mal à parler. Les malheurs des gosses lui faisaient toujours cet effet ; il en avait trop vu souffrir et ne pouvait rester indifférent.

Quand il put parler, il dit :

— Mais...c’est tout à fait anormal qu’ils attaquent des êtres humains, non ? Je sais bien qu’il leur arrive de s’en prendre à des nourrissons, ou alors d’attaquer des adultes, s’ils sont coincés, mais ce n’est pas la même chose. Dans le cas de ce garçon, ils avaient parfaitement la possibilité de s’enfuir. Mais ils ne l’ont pas fait. Ils ont choisi d’attaquer.

— Oui, je sais, dit le médecin tout en prenant une seringue sur un plateau métallique. Ce ne sera rien. — Il sourit à Keogh. — Rien qu’une piqûre et tu files. Si j’ai bien compris le récit des ambulanciers, ils ont tué le chien de la famille, avant d’attaquer le bébé. Ils l’ont mis en petits morceaux, d’après les voisins qui sont entrés après coup. Les rats eux-mêmes avaient disparu, à l’exception de quelques carcasses aux trois quarts rongées, - probablement celles des rats tués par le chien et que leurs congénères avaient dévorés dans un accès de cannibalisme. La porte de la cave était entrouverte mais personne n’a ose s’y aventurer. Je suppose que cela regarde désormais la police. — Il déposa la seringue dans un cristallisoir. — Et voilà. Revenez demain pour que nous puissions nous rendre compte de l’évolution, d’accord ? Il se tourna vers Harris. — Tout cela est extrêmement étrange. Nous avons toujours eu à traiter quelques cas de morsures de rats, voire de maladies induites par ces morsures, vu le quartier, c’est normal, mais rien de semblable à ce qui se passe aujourd’hui. C’est parfaitement incroyable. Espérons qu’il ne s’agit que d’incidents isolés et rien de plus.

En sortant de l’hôpital, Harris constata que Keogh tremblait encore.

— Qu’est-ce qu’il y a ? Vous avez été secoué, hein ? demanda-t-il gentiment.

— Non, c’est pas ça. J’me sens pas très bien, c’est tout.

Il passa sa main valide sur son front.

« Tire-au-flanc ? » se demanda Harris. Non, il était réellement un peu pâle, et il n’aurait pas pu faire semblant de transpirer ! C’était peut-être les suites normales de l’injection.

— Bon, eh bien, rentrez vite chez vous, et reposez-vous encore demain si vous ne vous sentez toujours pas bien. Mais n’oubliez pas d’aller à l’hôpital leur montrer votre main.

Harris était sûr de ne pas revoir Keogh le lendemain, il n’était pas de ceux qui ratent une occasion de manquer l’école. Bah ! il avait été comme ça, lui aussi. Un jour de congé supplémentaire, ça ne se refusait jamais.

— Salut ! lança Keogh avant de disparaître au premier tournant.

Sur le chemin qui le ramenait à l’école, Harris songeait à ces histoires de rats et à leurs implications possibles. Il avait rencontré beaucoup de ces créatures répugnantes quand il était enfant. Il se souvenait du jour, tant d’années auparavant, où le chat de la famille avait fait irruption par une fenêtre ouverte, un rat entre les dents, troublant le repas du dimanche. Tout le monde avait ri à l’idée que l’animal avait voulu, lui aussi, faire un repas de dimanche ; mais on l’avait quand même chassé à coups de pied ! Une autre fois, c’était une voisine qui s’était plainte d’avoir été pourchassée par un rat tout au long de la rue. Son mari était sorti avec un tisonnier et l’avait coursé, mais il avait disparu dans une des maisons bombardées.

Pour Harris, les rats appartenaient au passé, maintenant, ce qui tendait à prouver à quel point le fait d’habiter un troisième étage à King’s Cross peut suffire, parfois, à vous faire perdre le contact de certaines réalités...

Il y avait probablement la même quantité de rats qu’autrefois, mais les services d’hygiène de la ville les avaient sans doute contraints à plus de discrétion. Des tas de compagnies privées avaient fait fortune dans la dératisation et puis... Bah ! Ce n’était pas si grave, après tout. Si ce n’était que les deux incidents s’étaient produit le même jour. On n’était plus au XIVème siècle !

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